Comment intégrer le Test de Tinetti dans un bilan de chute complet ?

27 août 2026

Physiothérapeute guidant une patiente âgée lors d'une évaluation de la marche pour le Test de Tinetti en centre de rééducation

Un patient de 82 ans arrive en consultation après une chute à domicile. Le médecin traitant a prescrit un bilan. On sort la grille de Tinetti, on cote les 16 items, on obtient un score sur 28. Et après ?

Si on s’arrête là, on passe à côté de la moitié du problème. Le Tinetti ne suffit pas à lui seul pour stratifier le risque de chute : il mesure l’équilibre et la marche, pas les médicaments, pas l’environnement, pas la peur de tomber. Intégrer ce test dans un bilan complet, c’est lui donner un cadre qui le rend réellement utile.

Ce que le Tinetti mesure (et ce qu’il ne capte pas)

Le test de Tinetti évalue deux dimensions : l’équilibre statique (9 items, score sur 16) et la marche (7 items, score sur 12). Le score total sur 28 donne une indication du niveau de risque. En dessous de 19 points, le risque de chute est considéré comme élevé. Entre 19 et 24, il est modéré.

Ce cadre est précieux parce qu’il standardise l’observation clinique. On ne se contente plus d’une impression subjective (« il marche mal ») : on cote la longueur du pas, la symétrie, la déviation de trajectoire, la stabilité au pivotement.

Le problème, c’est que le score ne dit rien sur les causes de l’instabilité. Un score de 17 peut correspondre à une polyneuropathie diabétique, à un effet iatrogène de benzodiazépines, ou à une arthrose de hanche avancée. Le Tinetti identifie un déficit fonctionnel, pas son origine. C’est pour cette raison que les recommandations actuelles le positionnent comme un module d’une évaluation gériatrique multifactorielle, pas comme un outil de dépistage isolé.

Gériatre réalisant un bilan d'équilibre statique sur un patient âgé dans le cadre d'un bilan de chute complet incluant le Test de Tinetti

Bilan de chute multifactoriel : articuler le Tinetti avec les autres évaluations

Sur le terrain, un bilan de chute complet ne commence pas par le Tinetti. Il commence par l’anamnèse : circonstances de la chute, fréquence, heure, lieu, activité en cours, perte de connaissance ou non. C’est le socle. Le Tinetti vient ensuite pour objectiver l’état fonctionnel.

Les composantes à coupler au Tinetti

Un bilan qui s’arrête au score de marche et d’équilibre reste incomplet. Voici les axes complémentaires à explorer systématiquement :

  • Revue médicamenteuse : on recherche les psychotropes, les antihypertenseurs, les hypoglycémiants, tout ce qui peut provoquer une hypotension orthostatique ou une sédation. C’est souvent le levier d’action le plus rapide.
  • Évaluation cognitive (Mini-Mental State ou test de l’horloge) : les troubles attentionnels augmentent le risque de chute, et le Tinetti ne les explore pas du tout.
  • Évaluation de l’environnement domiciliaire : tapis, éclairage insuffisant, absence de barres d’appui dans la salle de bain. Un ergothérapeute ou un passage à domicile d’un professionnel de santé permet de repérer ces facteurs.
  • Mesure de l’acuité visuelle et recherche d’hypotension orthostatique (mesure tensionnelle couché/debout).
  • Évaluation de la peur de tomber avec une échelle dédiée comme la FES-I (Falls Efficacy Scale – International). Ce facteur psychologique est souvent négligé alors qu’il provoque une restriction d’activité qui aggrave le déconditionnement.

Le Tinetti prend toute sa valeur quand on le croise avec ces données. Un score de 22 avec une ordonnance contenant trois psychotropes n’appelle pas la même réponse qu’un score de 22 chez une personne sans traitement à risque mais avec un domicile mal adapté.

Tinetti en pratique : conditions de passation et pièges fréquents

La passation prend environ cinq minutes. On a besoin d’une chaise à dossier rigide, d’un couloir dégagé, et de la chaussure habituelle du patient. Si la personne utilise une canne ou un déambulateur au quotidien, on réalise le test avec l’aide technique.

Premier piège courant : coter le test dans des conditions artificielles. Un patient évalué en chaussures de ville neuves dans un couloir d’hôpital bien éclairé ne reproduit pas sa marche à domicile en chaussons sur du carrelage humide. Noter les conditions de passation est aussi utile que le score lui-même.

Deuxième piège : se focaliser sur le score global sans regarder la répartition entre équilibre et marche. Un patient à 10/16 en équilibre et 12/12 en marche n’a pas le même profil qu’un patient à 16/16 en équilibre et 6/12 en marche. Le sous-score oriente la rééducation : travail proprioceptif et renforcement postural dans le premier cas, rééducation de la marche avec travail sur la longueur et la hauteur du pas dans le second.

Fréquence de réévaluation

Le Tinetti n’est pas un test « one shot ». En EHPAD ou en suivi gériatrique, on le repasse pour mesurer l’évolution après une intervention (modification de traitement, programme de rééducation, aménagement du domicile). Un écart de quelques points entre deux passations a une signification clinique et permet d’ajuster la prise en charge.

Ergothérapeute observant une patiente âgée se lever d'une chaise lors d'un test d'équilibre dynamique intégré au Test de Tinetti à domicile

Score Tinetti et orientation de la prise en charge : au-delà du chiffre

Le score brut ne doit pas déclencher une réponse automatique. On voit parfois des protocoles qui associent mécaniquement un score inférieur à 19 à une prescription de kinésithérapie. C’est un bon réflexe, mais insuffisant si on n’a pas identifié la cause.

Le bilan de chute complet transforme le score en plan d’action personnalisé. Un score bas lié à une iatrogénie médicamenteuse appelle d’abord une déprescription. Un score bas lié à un déconditionnement physique oriente vers un programme de renforcement musculaire et d’exercices d’équilibre. Un score bas associé à une peur de tomber importante (FES-I élevé) nécessite un accompagnement psychologique en parallèle de la rééducation.

La grille SPLATT (Symptômes, Précédentes chutes, Localisation, Activité, Temps, Traumatisme) complète utilement le tableau en structurant le recueil d’informations sur les circonstances de chaque épisode. Combinée au Tinetti et à la revue médicamenteuse, elle donne une vision opérationnelle du risque.

Le Tinetti reste un outil robuste, rapide et reproductible. Sa limite n’est pas dans ce qu’il mesure, mais dans l’usage qu’on en fait. Intégré dans une évaluation gériatrique globale, il devient un point d’ancrage clinique. Utilisé seul, il produit un chiffre sans contexte, et un chiffre sans contexte ne protège personne d’une nouvelle chute.

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