Après trois décennies de privatisation et de libéralisation, les entreprises publiques sont parfois considérées comme des vestiges d’une époque révolue. Pourtant, aujourd’hui, ils jouent toujours un rôle économique central dans de nombreux pays industrialisés et « émergents ».
En France, la réalité est bien éloignée du cliché de la marginalité. Les entreprises à capital public pèsent encore lourd : 145 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour celles rassemblées sous la bannière de l’Agence des participations de l’État (APE). Mais la présence de l’État ne s’arrête pas là. Entre l’APE, la Caisse des Dépôts et la Banque publique d’investissement, la puissance publique détient ou partage le contrôle d’une mosaïque d’acteurs économiques. On retrouve à la fois des établissements publics à caractère industriel et commercial comme la SNCF ou la RATP, et des sociétés anonymes telles que La Poste. Parfois, la participation de l’État se fait discrète, minoritaire (GDF Suez, Orange, Thalès), parfois elle est massive, comme chez EDF. Ces entreprises publiques, souvent de grande taille, couvrent des pans entiers de l’énergie, des télécoms, du transport ou de la défense.
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Cette diversité invite à ne pas restreindre la notion d’entreprise publique à une seule forme juridique : il s’agit de toute société où l’État, une collectivité ou l’un de leurs bras armés détient une part significative du capital. Mais faut-il vraiment fixer une part chiffrée pour parler de contrôle ? La réponse varie selon les époques, les secteurs, les acteurs et, il faut bien le dire, les intérêts en jeu. L’enjeu n’est pas que théorique : la propriété publique du capital se décline sur des modes très différents selon les contextes.
Les derniers épisodes économiques français montrent que l’actionnariat public reste un levier de poids pour l’État. Mais les logiques d’intervention ont bien changé depuis les grandes nationalisations. Aujourd’hui, la gouvernance publique s’est imprégnée d’outils financiers dignes du secteur privé. Cette « nouvelle gestion publique » s’est installée jusque dans la manière dont l’État pilote ses entreprises. Prenons l’industrie automobile : l’État est récemment entré au capital de PSA, main dans la main avec un partenaire chinois, puis a renforcé sa position chez Renault pour peser sur l’alliance avec Nissan. Même logique dans le secteur para-pétrolier : en 2016, via la BPI et aux côtés de Nippon Steel, l’État a participé à une augmentation de capital décisive chez Vallourec, alors frappé par la chute des cours du pétrole. Et ce n’est pas tout : actionnaire à hauteur de 17,6 %, l’État s’est impliqué en 2015 dans le bras de fer qui opposait Air France-KLM à ses pilotes. Preuve que l’État sait sortir de sa réserve, même dans des industries privées soumises à la concurrence internationale.
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Malgré leur poids dans l’économie, les entreprises publiques échappent souvent aux radars de la recherche sociologique. Quand les sociologues s’intéressent à l’État et à l’industrie (Dobbin, Fligstein, Bourdieu), ils laissent de côté la dimension du propriétaire et de l’employeur public. Beaucoup d’études se penchent sur l’État bâtisseur de marché ou régulateur de la concurrence, mais restent muettes sur son rôle concret de détenteur des moyens de production et de patron. Ce sont pourtant ces interactions directes, via la propriété publique du capital, que certaines journées d’étude cherchent à explorer.
Les liens entre l’État propriétaire et les entreprises publiques soulèvent des questions de fond : analyse économique, relations industrielles, sociologie de la gestion. On touche aussi à la question des élites, au sens de ceux qui décident, à la logique d’action de l’État, à la vie des organisations, au quotidien du travail. Pour mieux saisir la dynamique à l’œuvre, une comparaison dans le temps et entre pays s’impose. Voici quatre axes d’analyse pour mieux cerner les relations entre l’État et ses entreprises :
1. Quelle est l’influence de l’État propriétaire sur l’activité de l’entreprise ?
Le premier axe s’intéresse à l’impact concret de la propriété publique sur le fonctionnement des entreprises. En clair, comment l’État, par sa position d’actionnaire, modifie-t-il les règles du jeu, l’organisation ou les pratiques, au regard de ce qui prévaut dans le privé ?
On peut ainsi s’interroger : jusqu’où l’État fixe-t-il les conditions de production ou d’exploitation ? Faut-il produire certains biens plutôt que d’autres, localiser une usine ici plutôt qu’ailleurs ? Dans les industries de réseau, la notion de service public prend une coloration particulière lorsque l’État est à la barre. Dans les biens industriels, la main publique pèse parfois sur la géographie des sites, sur l’emploi, sur le choix des technologies. La définition même d’une « activité stratégique » justifiant l’intervention directe de l’État n’est jamais figée. En filigrane, une question : comment se redessine, au fil du temps, le champ d’action de l’État propriétaire ?
2. Les entreprises publiques et la circulation des élites d’État
Le deuxième axe éclaire la question des élites au sein des entreprises publiques. En France, le va-et-vient entre haute fonction publique et direction de grandes entreprises publiques est un phénomène ancien, mais il a changé de visage. Les profils, les rôles et l’influence de ces élites évoluent avec les rapports de force, la place de l’État dans l’économie et la structure du capital.
Qui sont ces femmes et ces hommes qui, passés par les cabinets ministériels ou les grandes écoles, prennent les rênes des entreprises publiques ? Que pèsent-ils, en termes de réseaux, de pratiques, de vision du monde, lorsqu’ils dirigent des acteurs majeurs du secteur public ? Leur proximité avec les tutelles renforce-t-elle le contrôle de l’État ou, à l’inverse, leur permet-elle de gagner une autonomie stratégique ? Leur présence facilite-t-elle le lobbying des entreprises publiques auprès des pouvoirs publics ? Les trajectoires diffèrent-elles entre entreprises publiques et privées ? Ces mouvements reflètent-ils l’évolution du rôle de l’État dans l’économie ou dans un secteur donné ? Et, au bout du compte, quelles conséquences sur la vie de l’entreprise et sa relation au pouvoir politique ?
3. Formes de contrôle des entreprises publiques et portée de l’intervention de l’État
Ce troisième axe se penche sur la transformation des modes de contrôle étatique. Les dernières décennies ont été marquées par un mouvement de privatisations partielles ou totales, et les outils de contrôle de l’État ont évolué en conséquence. Parallèlement, les administrations publiques et les entreprises privées ont vu leur mode de gestion se rapprocher autour d’une logique de rendement financier.
On peut alors dresser une série de pistes à explorer :
- Comment ces dynamiques se mettent-elles en place ? Quels changements politiques ou de paradigme interne en sont le moteur ?
- Quels sont les effets sur la stratégie de l’entreprise, sa politique de financement ou son marketing ?
- Comment comprendre les évolutions du mode de contrôle et du statut juridique (passage d’administration à établissement public, ou d’établissement public à société anonyme) ?
Dans cette perspective, les entreprises publiques deviennent un laboratoire vivant de la transformation de l’État. La notion de rendement, telle qu’elle s’applique dans l’entreprise privée soumise à la logique actionnariale, trouve-t-elle un écho dans la gestion publique ? La financiarisation gagne-t-elle, et comment, les entreprises publiques ? Les réponses à ces questions éclairent la recomposition profonde de l’État actionnaire.
4. Relations étatiques et professionnelles dans les entreprises publiques
Dernier axe : le rôle de l’État dans la gestion de l’emploi et des relations professionnelles. Dans ces entreprises, le jeu tripartite (pouvoirs publics, salariés et leurs représentants, direction) présente des règles spécifiques, qui diffèrent du secteur privé, où l’État agit principalement par la loi ou la régulation.
On observe alors plusieurs points clés :
- Comment la présence de l’État au capital influe-t-elle sur la réglementation des conditions de travail et d’emploi ?
- La propriété publique garantit-elle des conditions de travail plus favorables (temps de travail, congés, rémunération) ?
- Quels effets sur les carrières, le recrutement, la promotion ou la représentation syndicale ?
- Historiquement, certaines entreprises publiques ont servi de relais à l’action sociale et économique de l’État, parfois même de « laboratoires sociaux ». Ce rôle perdure-t-il ?
- La participation de l’État au capital reste-t-elle liée à ses objectifs en matière d’emploi ou de répartition des richesses ?
- Comment expliquer le rapprochement progressif des pratiques de gestion et des politiques RH avec celles du privé ?
- Quelles conséquences pour la négociation sociale et la diversité des statuts (fonctionnaires, salariés de droit public ou privé) alors que certains statuts s’effritent ?
Le paysage des entreprises publiques n’a rien d’un musée figé. Il se transforme au gré des équilibres politiques, économiques, sociaux, parfois au rythme des crises. L’État actionnaire, loin de disparaître, se redéfinit, teste de nouveaux outils, se frotte à la concurrence mais conserve des leviers d’intervention insoupçonnés. À l’heure où la frontière entre public et privé se brouille, la question reste ouverte : quelles formes prendra demain cette présence de l’État dans l’économie, et jusqu’où pourra-t-elle peser sur le destin collectif ?

